N’OUVRE PAS…
Ce piston qui étreint
Ce rouleau qui revient
Ce jet de vapeur
Cette sourde douleur
Ces vitres crasseuses
Ces femmes silencieuses
Aux gestes fatigués
Dans ce grand atelier
Mais à six heures, fin du boulot
Elle s’engouffre dans le métro
Regards voilés…
N’ouvre pas
Les mains, les yeux, se frôlent
Les souffles s’exhalent, s’enroulent
Invites brutales…
N’ouvre pas
Ses pas dans l’escalier
Sur les marches voûtées
La porte déverrouillée
Aussitôt refermée
Elle ôte sans colère
Son bleu d’ouvrière
Pose la toile vierge
Noue le tablier de serge
Le monde peut bien s’écrouler
La terre cesser de tourner
Le cœur s’arrêter…
N’ouvre pas
Esquisses et courbes lisses
Formes et traits qui se tissent
Couleurs mêlées…
N’ouvre pas
Teintes et pigments
Deviennent amants
Sur la toile complice
Sous les pinceaux lisses
La sueur coule et sinue
Entre ses seins tendus
Elle est belle et sensuelle
Dans la lumière irréelle
Un Paul, un Jean-René
Le cœur tout enrubanné
Tout esseulé …
N’ouvre pas
Parfois viennent, endimanchés
Devant sa porte sonner
Mains tremblées …
N’ouvre pas
Ce n’est pas qu’elle soit
Plus sauvage que ça
Mais son seul amour
Celui qui dure toujours
C’est cette toile beige
Ce fond blanc de neige
Où s’inscrit le contour
Du même visage chaque jour
Les portraits sur les murs sales
S’empilent en tas misérables
Inachevés …
N’ouvre pas
Les souvenirs douloureux
A sa porte si nombreux
Se pressent …
N’ouvre pas
Demain à l’usine
Encore sur la machine
Elle s’usera les mains
Elle pensera à rien
Et quand viendra le soir
Le cœur plein d’espoir
Elle peindra à nouveau
Le visage tendre et beau
De celui qui l’aimait si fort
Qu’elle en tremble encore
Et son coeur …
Ne s’ouvre pas
Ne se donnera jamais plus
Ne se livrera jamais plus
Et la porte …
N’ouvre pas